AccueilActualitésLa neutralité carbone pour 2050 : réaliste ou idéaliste ?

La neutralité carbone pour 2050 : réaliste ou idéaliste ?

Pour répondre à l’urgence climatique, le secteur de la construction devra, d’ici 2050, atteindre la neutralité carbone. Un objectif irréaliste pour certains mais porteur d’opportunités pour d’autres. Même s'il n’y a plus de temps à perdre.
La stratégie devra surtout se concentrer sur la rénovation des bâtiments existants et la décarbonation de la production d’énergie et des modes constructifs
Shutterstock - La stratégie devra surtout se concentrer sur la rénovation des bâtiments existants et la décarbonation de la production d’énergie et des modes constructifs

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La neutralité carbone, quésaco ? Elle est définie par la loi énergie-climatcomme "un équilibre, sur le territoire national, entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre".

La neutralité carbone, "indispensable pour lutter contre le réchauffement climatique"

Un objectif un peu abstrait, fixé à l’horizon 2050, qui, aujourd’hui, fait tiquer bon nombre de professionnels. Les chiffres qui l’accompagnent ont, il est vrai, de quoi faire peur. Division par six du nombre d’émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990, réduction des émissions de la France à 80 MtCO2e contre 458 MtCO2e en 2015 et 445 en 2018…

Mais, selon la députée de la 10e circonscription de l’Isère, Marjorie Meynier-Millefert, si le challenge est ambitieux, il n’en reste pas moins nécessaire pour le monde de la construction.

"De façon globale, le secteur du bâtiment est, aujourd’hui, responsable d’un quart des émissions de gaz à effet de serre et d’après peu près la moitié de l’énergie que l’on consomme en France, indique celle qui est également vice-présidente de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire à l’Assemblée nationale et présidente de l’Alliance HQE-GBC. C’est pour cela que, pour faire face à cela et se diriger vers une neutralité carbone, l’Etat a défini une SNBC (NDLR : Stratégie nationale bas carbone)."

Une feuille de route qui se divise en trois scopes. "La scope 1, pour la lutte contre les émissions directes liées aux consommations d’énergie pendant la phase d’usage des bâtiments (NDLR : gaz, fioul…) et aux fuites de fluides frigorigènes ; la scope 2, soit la production de l’énergie, pour les émissions indirectes liées à la consommation d’électricité, de chaleur ou de froid via les réseaux urbains ; et la scope 3, pour les émissions indirectes liées à la fabrication des matériaux et équipements mis en œuvre dans les constructions neuves ou dans les rénovations."

Un objectif d’un million de rénovations par an

Concrètement, la stratégie devra surtout se concentrer sur la rénovation des bâtiments existants et la décarbonation de la production d’énergie et des modes constructifs. Deux chantiers de taille mais aussi des perspectives d’opportunités sans limite pour le secteur, à en croire Marjorie Meynier-Millefert.

"Pour parler du volet rénovation, l’objectif est quand même d’amener l’ensemble du parc immobilier français vers un niveau assimilable aux normes BBC. C’est vertigineux. Aujourd’hui, il y a seulement 6 % du parc qui est BBC. Or, pour atteindre ces objectifs, il faudra près d’un million de rénovations BBC par an, rien que pour les logements. A l’heure actuelle, on doit être à 20 000. Donc les professionnels peuvent être rassurés, ils vont avoir du travail pendant des années. Leur problème, ça va surtout être de recruter pour pouvoir assurer tous ces chantiers à venir."

Pas simple, quand on sait que le manque de compétence en rénovation énergétique est, à l’heure actuelle, déjà criant. "Rien que pour résoudre la problématique des passoires thermiques, la tension est telle que les acteurs du logement demandent des reports du calendrier réglementaire. Ils ne trouvent pas assez de professionnels disponibles." L’Ademe, elle, évoque un besoin de 600 000 personnes pour répondre aux besoins à venir.

Les professionnels peuvent être rassurés, ils vont avoir du travail pendant des années. Leur problème, ça va surtout être de recruter pour pouvoir assurer tous ces chantiers à venir"

Autre changement de paradigme à enclencher, la nécessaire rénovation des bâtiments devra se faire de façon "globale, et non plus par geste, précise Marie-Soriya Ao, déléguée générale du cluster Eco-bâtiment. Et pour ça, il faudra des solutions industrialisées ou mieux conçues pour au final gagner du temps sur la partie réalisation."

Le hors site pourrait bien être une des clés. "Mais ça ne peut pas s’appliquer à toutes les problématiques, nuance Guillaume Parizot, chef du département construction durable au sein du bureau d’études Eodd. Le hors site peut générer une construction parfois uniformisée, avec des matériaux qui ne sont pas toujours locaux."

Des opportunités pour tout le monde

Si le chantier de la rénovation des bâtiments apparait immense, celui de la construction neuve bas carbone le sera aussi.

"Les choses sont néanmoins un peu plus avancées, indique Marie-Soriya Ao. On a une réglementation, la RE2020, qui prend en compte le cycle de vie des bâtiments et leur empreinte carbone globale. C’est un premier pas très important."

Il n’en reste pas moins que la réflexion devra, là encore, s’intensifier dans les mois et années à venir. "Dorénavant, on va devoir aussi travailler sur la réversibilité des bâtiments, précise la déléguée générale du cluster Eco-bâtiments. On doit penser à des bâtiments évolutifs dans le temps. Ou alors carrément déconstructible pour pouvoir ensuite redonner au terrain son aspect initial."

"Il faut également se poser la question de la consommation des sols et de l’impact des constructions sur la biodiversité, abonde la députée de l’Isère. C’est dans cette optique que l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) a été fixé pour 2050. Ça va obliger à penser l’espace autrement. Mais il ne faut pas voir ça comme une contrainte. Là encore, c’est une opportunité qui faut saisir dès aujourd’hui."

Mixité des compétences et esprit collectif

Marjorie Meynier-Millefert reconnaît néanmoins que les métiers vont évoluer pour les acteurs du neuf. "On ne va pas continuer à construire comme avant. Désormais, il faudra surtout se poser la question de savoir si on en a vraiment besoin ou si plutôt il n’y a pas un bâtiment existant à réhabiliter pour en changer l’usage. Mais pour réhabiliter des friches ou densifier de l’existant, on aura besoin des compétences des acteurs du neuf. Comme de celles des pros de la rénovation."

Pour la députée de l’Isère, la mixité des compétences est d’ailleurs un des grands enjeux pour tendre vers la neutralité carbone. "Il va falloir que les métiers se rapprochent. Les gens qui ne faisaient que de la rénovation devront prendre des compétences auprès des acteurs du neuf. Et le constat marche aussi dans l’autre sens."

Même son de cloche pour Marie-Soriya Ao. "Chacun dans son coin, on n’y arrivera jamais. L’idée c’est donc de se serrer les coudes et faire en sorte que ce silotage dans lequel on est depuis des années saute. Quand on regarde les autres secteurs d’activité, on s’aperçoit que souvent, ils ont un meilleur rendement et parfois une meilleure qualité. Si ça n’est pas toujours le cas dans le bâtiment, c’est aussi parce qu’on fonctionne beaucoup trop en corporation."

Des barrières qui, selon la représentante du cluster Eco-bâtiments, "commencent à se lever. Ça s’explique par les outils numériques qui sont désormais utilisés, les nouvelles générations qui arrivent…"

Le géosourcé et le réemploi, deux leviers à actionner

Si le chemin vers la neutralité carbone est encore long, les raisons de croire en sa réussite existent bel et bien. "Les solutions sont là, confirme Guillaume Parizot, du bureau d’études Eodd. Le biosourcé et le géosourcé sont de vrais leviers par exemple."

Pourtant, aujourd’hui, leur utilisation reste très mineure dans la construction. "La filière a du mal à s’organiser. Et ça se fait de façon un peu désordonnée et artisanale. Il faut peut-être qu’une grande fédération du bio et géosourcé se créée pour donner un élan."

Autre levier facilement actionnable selon Guillaume Parizot, le réemploi. "Pourtant, on est aujourd’hui très à la traîne sur cette circularité. Ça s’explique par la complexité du secteur du bâtiment mais aussi et surtout par un manque de volonté."

Il faut avoir une vision globale des choses en pensant aux aspects économies à long terme et à la gestion optimisée du bâtiment"

Un déficit qui sera en partie comblé par la mise en application de la responsabilité élargie du producteur dès 2023. "En France, ça fonctionne comme ça. Pour que les choses avancent, il faut des sanctions financières. Et souvent, les professionnels se cachent derrière la question assurantielle pour ne pas faire de réemploi. Mais c’est une fausse excuse."

Tout comme l’est le prétexte du coût de la construction bas carbone, parfois avancé par ses détracteurs. "Aujourd’hui, ça peut coûter plus cher. Mais on doit réfléchir à long terme.Sur le biosourcé, si on met en place une vraie filière, ça va automatiquement faire baisser les prix."

"Un plan Marshall de la construction décarbonée"

Un avis partagé par Marie Soriya Ao. "Avec le cluster éco-bâtiment, on essaie de démontrer qu’avoir des objectifs environnementaux élevés n’est pas forcément plus cher car il faut avoir une vision globale des choses en pensant aux aspects économies à long terme et à la gestion optimisée du bâtiment."

Une chose est sûre, pour Guillaume Parizot, "pour atteindre cette neutralité carbone, il n’y a plus de temps à perdre. Il faut arrêter d’être sur la réserve et tenter. Ça passe par une vraie volonté politique qui, aujourd’hui, est insuffisante. C’est un mot à la mode mais pour moi, il nous faut un plan Marshall de la construction décarbonée."

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