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L'artisanat, la réussite de la fabrique à savoir-faire ?

Du 3 au 10 juin se déroule la Semaine nationale de l’artisanat. L’occasion pour les chambres des métiers et de l’artisanat de pointer le dynamisme toujours renforcé de ses métiers.
L'artisanat, la réussite de la fabrique à savoir-faire ?
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Selon la CMA régionale, on compte en Auvergne-Rhône-Alpes 221 000 entreprises artisanales enregistrées (37 200 en Isère – 43 700 dans le Rhône – 19 700 dans la Loire), soit une augmentation de 39 % en cinq ans, pour un chiffre d’affaires généré de 42 Md€. Des données qu’apprécie le président de la CMA régionale, Vincent Gaud, qui ne s’en étonne pourtant pas.

L'artisanat se féminise

"C’est une très bonne nouvelle due à différents facteurs, dont certains très techniques, comme l’apparition du régime fiscal de microentreprise qui facilite la création. On note aussi que près de 43 % des créateurs ont moins de 35 ans. Et que l’artisanat se féminise puisque 31 % de créateurs sont des créatrices."

"Sur le dynamisme des secteurs, force est de constater que le BTP concerne encore beaucoup d’entreprises artisanales : 33 % dans la région. On est sur 10 % dans les métiers de la fabrication, dont beaucoup de sous-traitance notamment pour les industries. 29 % dans les métiers de services (coiffure, esthétique, réparation automobile… ), et 28 % dans l’alimentaire. Avec évidemment des spécificités selon les départements."

Ces dernières années, la tendance est en effet à l’artisanat"

Toujours selon le constat de la CMA de région, la tendance et l’amour de l’artisanat se seraient intensifiés depuis 2020, du fait de la pandémie, dopant l’intérêt des citoyens pour les produits locaux, pour une consommation responsable et plus écologique, et de manière globale, pour une économie de proximité.

C’est aussi l’avis d’Hugues Poissonnier, professeur d’économie à Grenoble école de management. "Il y a une appétence des personnes qui veulent devenir artisan, mais aussi un goût des clients. Ils ont une exigence plus forte pour les produits fabriqués localement avec des matières respectueuses de l’environnement, qui n’ont pas fait trois fois le tour de la planète."

"Des produits de qualité que l’on va jeter moins rapidement. C’est une vraie tendance de consommation qui fait que les débouchés sont là. Et pour ceux qui se lancent, on note l’envie d’indépendance. Le fait de quitter une organisation et sa hiérarchie, pour prendre les décisions qu’on estime être les meilleures, même si ce n’est pas confortable tous les jours. Il y a des gens qui font le chemin inverse, qui étaient artisans et qui décident de rentrer dans une organisation pour favoriser la tranquillité du salariat."

"Ces dernières années, la tendance est en effet à l’artisanat. Et comme les débouchés sont là dans beaucoup de secteurs, cela explique cette augmentation assez forte. Enfin, si le choix du client est orienté par ses valeurs, c’est aussi le cas pour l’artisan, qui décide en s’installant, de ce qu’il veut valoriser. L’ indépendance permet de se mettre en cohérence avec ses valeurs."

Un discours qui résonne certainement dans l’esprit d’Elsa Drigny, artisane en sérigraphie sur objets, qui a lancé son activité à Lyon l’année dernière (lire par ailleurs). "Mes grands-parents étaient respectivement ébénistes et couturière, et j’ai toujours apprécié ce côté créatif. Mais mes parents ont préféré que je suive une filière scolaire générale. J’ai donc une formation en architecture d’intérieur et en décoration."

"J’ai ensuite travaillé sur diverses missions dans ce secteur, puis durant plus de huit ans en tant que visuel marchandiseur dans des magasins : je m’occupais de l’aménagement des boutiques et de la décorations des vitrines. Au départ, ce travail était très créatif. Il y avait de la conception, de la réalisation et de la mise en place, mais petit à petit, les magasins se sont standardisés, laissant de moins en moins de place à mon esprit créatif", explique-t-elle.

Parallèlement, un problème de santé lui a fait perdre partiellement l’ouïe. "Le fait d’être malentendante m’a beaucoup gêné professionnellement. Je travaillais pour un très grand groupe de prêt-à-porter, et je ne trouvais plus ma place en tant que salariée avec un statut handicapé. Jusqu’à ce que je sente que je ne pouvais pas continuer, et qu’il fallait que je retourne travailler avec mes mains. Pour fabriquer."

Artisan ou micro-entrepreneur ?

Christian Rostaing, président de la CMA de l’Isère, partage le constat de l’engouement pour l’artisanat, mais nuance. « Ceux qui se lancent par passion sont généralement passés par l’apprentissage, puis ont été salariés d’un artisan. Ils suivent la voie « classique ». Les créateurs de microentreprises sont de gens qui décident de passer du monde salarié à la création « comme ça ». On s’est battu pour que la microentreprise ait une durée limitée avant de passer en entreprise en nom propre, en EURL… Pour avoir un statut, pour cotiser. Car si on ne déclare pas, on ne cotise pas, et ça peut être problématique plus tard, pour la retraite notamment. Quand on monte son entreprise, on a l’impression d’être autonome, de créer quelque chose. Le souci, c’est de savoir si cela va durer dans le temps. »

En effet, explique le président isérois, les artisans sont confrontés à différentes étapes susceptibles de remettre en question la pérennité de leur affaire. "40 % des entreprises ne passent pas le cap des trois ans. La première année, c’est dû un forfait de cotisation. La deuxième, il y a un rattrapage de la première année. Il ne faut pas confondre chiffre d’affaires et bénéfice. Pour la microentreprise, les obstacles sont différents car elle est facturée sur ce qu’elle déclare. Mais elle a l’inconvénient de ne pas récupérer la TVA. Alors lorsqu’il y a un achat de véhicule ou de matériel, cela peut être lourd à financer. Fiscalement, ce sont des choses à étudier."

En lien avec son environnement

Selon l’observatoire de la CMA Auvergne-Rhône-Alpes, les créations de microentreprises sont en augmentation de 105 % entre 2016 et 2021. Un engouement qui a pour conséquence de diminuer le nombre moyen de salariés par entreprise artisanale - qui se situe aujourd’hui à 1,5 - les microentreprises embauchant très peu.

Selon le même observatoire et sur la même période, malgré la crise économique, le nombre d’entreprises radiées est en hausse depuis cinq ans, mais le stock total d’entreprises est également beaucoup plus important. Pour résister aux différentes épreuves, les artisans ont dû se montrer résilients. Comme toutes les entreprises, celles qui ont le mieux résisté sont celles qui ont su investir du temps et de l’argent dans l’organisation des ressources humaines (mise en place de formes innovantes d’organisation), l’exploitation des solutions numériques, ou la transition écologique. C’est ce qu’explique aussi le président de la chambre régionale.

"L’artisanat a réussi à se synchroniser avec l’époque. Il y a beaucoup de nouveaux métiers liés à la transformation écologique, à la transformation numérique… L’artisanat peut faire valoir une réactivité qui ne dépend que de la personne qui porte le projet. On compte nombre de nouvelles entreprises autour de la mobilité, du vélo, de la réparation par exemple. Mais aussi autour du recyclage de matériaux », précise Vincent Gaud. « L’artisan est ancré dans son époque comme dans l’écosystème économique. Quand un fabricant sous-traite pour l’industrie, c’est que l’artisanat est toujours présent dans l’écosystème des ETI. Sans ces petites entreprises, les ETI ne progressent pas."

Le professeur de GEM, Hugues Poissonnier, va plus loin en soulignant la nécessité des entreprises et des pouvoirs publics d’être solidaires avec les artisans. "Les donneurs d’ordres ont une responsabilité à assumer. L’engouement des particuliers pour le local est important, mais les donneurs d’ordres doivent avoir la volonté d’être des acteurs responsables de l’écosystème économique. Les marchés publics peuvent passer par l’allotissement : découper un grand marché en plusieurs lots permet de faire appel à des PME, TPE et des artisans. Cette solution témoigne de la volonté des acteurs publics de faire travailler l’écosystème local. De la même façon, les acteurs privés ont une responsabilité, celle de payer les artisans relativement bien, de leur permettre de faire des marges décentes, et de les payer suffisamment vite pour ne pas risquer de les mettre en difficulté de trésorerie."

Anticiper l’avenir

Avec apparemment de beaux jours devant lui, l’artisanat – ancré dans son époque et dans son territoire – n’oublie pas de préparer l’avenir. D’autant que les CMA sont aussi en charge de la formation des apprentis. "Les chambres sont les premiers formateurs de France. En Aura, on compte 22 700 apprentis dans les CFA, et donc dans les entreprises artisanales. Ça fait partie de notre ADN. Il n’y a pas plus bel ascenseur social que l’artisanat. On prend un jeune, et quel que soit son niveau scolaire, on l’intègre dans un métier, et on lui transmet un savoir-faire", se félicite Vincent Gaud.

Du côté de l’Isère, le président Rostaing rappelle qu’à l’EFMA de Bourgoin-Jallieu, centre de formation en gestion directe, les apprentis, qui étaient 800 il y a quelques années, sont désormais 1 200. "On construit à côté pour accueillir plus d’apprentis. L’apprentissage c’est une voie d’excellence, qui n’est plus considéré comme une voie de garage. On peut commencer avec un CAP et participer au concours de meilleur ouvrier de France. Le taux d’emploi est de 95 %. Les apprentis d’aujourd’hui sont les salariés de demain et les repreneurs de nos entreprises. C’est une chaîne."

Le taux de réussite est beaucoup plus important quand on reprend que quand on crée. Près de la moitié des entreprises créées n’existent plus au bout de cinq ans"

Une chaîne qu’il est en effet bon d’entretenir. Car si les chiffres de la création sont encourageants, ceux de la reprise inquiètent davantage Vincent Gaud, qui déplore que les conditions n’encouragent pas toujours la transmission. Or, dans les cinq années à venir, on comptera 42 300 entreprises artisanales régionales à transmettre, 21 % des artisans ayant plus de 55 ans.

"C’est un vrai sujet. Peut-être même une inquiétude. Ce sont des gestes, parfois ancestraux. La transmission est importante pour garder des métiers, qui s’avèrent toujours dans l’air du temps. Ce chiffre est énorme, c’est un vaste chantier, car créer une entreprise c’est bien, mais il ne faut pas oublier ce que d’autres ont créé durant de nombreuses années, par exemple dans les métiers d’art, ou des métiers traditionnels."

"Aujourd’hui, il est plus facile de créer que de transmettre. Une banque prête plus facilement sur le business plan d’une entreprise qui n’existe pas que sur une entreprise qui a un passif. C’est ça le vrai problème, sur lequel on travaille beaucoup avec les réseaux bancaires. Faire comprendre que dans les reprises, on a déjà un fichier clients, une empreinte locale… Le taux de réussite est beaucoup plus important quand on reprend que quand on crée. Près de la moitié des entreprises créées n’existent plus au bout de cinq ans. Ce taux est beaucoup plus faible quand on reprend, même si oui, fiscalement, il y a un coût à la reprise. Mais des salariés, du matériel, des clients et des commandes au démarrage : ça n’a pas de prix. Sans compter que tous les artisans aspirent à transmettre."

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